Le « dieu » qui dévore le cerveau de vos enfants

Chère lectrice, cher lecteur,

Vous ne trouvez pas étrange qu’on utilise le terme « saturnisme » pour désigner l’intoxication au plomb ?

Quel rapport pourrait-il bien avoir entre le plomb et Saturne ?

En fait, ce lien est très ancien. Au XVIIe siècle, les alchimistes associaient chaque métal à une planète ou un astre.

L’or avec le soleil…

L’argent avec la lune…

Le cuivre avec Vénus…

Et le plomb avec Saturne

L’alchimiste français Pierre-Jean Fabre écrivait par exemple en 1636 que « le plomb est le vray Saturne de la terre, il est froid et sec[1]».

Cette association a alors donné le mot « saturnisme », qui est resté dans le langage scientifique pour désigner l’intoxication au plomb.

Pour ma part, le mot « saturnisme » me fait surtout penser à la mythologie romaine.

Vous le savez peut-être, Saturne était une divinité importante chez les Romains (l’équivalent de Cronos chez les Grecs).

La légende raconte que, par peur d’être détrôné par l’un de ses fils, Saturne aurait dévoré ses propres enfants.

Et étrange coïncidence, le plomb s’en prend lui aussi aux enfants… en leur dévorant le cerveau.

Comment le plomb vous détruit de l’intérieur

Le plomb est un métal lourd extrêmement toxique.

Il s’accumule d’abord dans les globules rouges, puis dans les os, le foie, les reins et même les neurones.

Et cela peut avoir de graves conséquences sur la santé :

  • Retard mental, troubles neurologiques, problèmes de mémoire et d’attention[2]
  • Cancer du poumon et des reins[3]
  • Maladies cardiovasculaires[4]
  • Fatigue, douleurs abdominales, maux de tête…[5]

Mais il est surtout connu pour causer des dommages irréversibles sur le cerveau des enfants.

Le plomb rend les enfants moins intelligents et plus violents

Des chercheurs ont étudié les effets du plomb chez 270 élèves d’écoles primaires.

Onze ans plus tard, ceux qui avaient un taux de plomb dans la dentine supérieur à 20 ppm ont eu 7,4 fois plus de chances d’abandonner leurs études et 5,8 fois plus de difficultés dans l’apprentissage de la lecture que les autres[6].

Et le plomb ferait même de vos enfants des délinquants !

C’est ce qui a été mis en évidence dans de nombreux travaux scientifiques.

En 2008, la prestigieuse revue PLoS Medicine a par exemple publié une étude qui montre une forte corrélation entre l’exposition au plomb dans l’enfance et un risque de conduite criminelle à l’âge adulte[7].

Même une dose extrêmement faible peut être toxique

En France, le seuil « légal » de danger – ou quantité maximale « tolérée » – est de 50 microgrammes. Mais en réalité, ses effets négatifs sur le cerveau apparaîtraient bien avant ce taux.

L’organisation mondiale de la santé (OMS) affirme même qu’il « n’existe pas de seuil au-dessous duquel l’exposition au plomb n’aurait pas d’effets nocifs[8] ».

Cela signifie que même une dose extrêmement faible de plomb peut avoir des effets négatifs sur votre santé.

Ainsi, des scientifiques ont prouvé que chaque microgramme de plomb par décilitre de sang enlèverait 0,46 point de QI aux enfants[9].

Vous avalez du plomb tous les jours

Le plomb est l’un des métaux les plus anciennement connus.

Comme il est très facile à extraire et qu’il est très malléable, il a été extrêmement utilisé par l’être humain, et ce depuis au moins 5 000 ans.

On le retrouve chez les Sumériens, Égyptiens, Grecs, Hébreux, Romains… pour émailler des poteries par exemple, ou lester des hameçons, sceller des amphores…

Sa toxicité était déjà connue dans l’Antiquité. Mais il a fallu du temps avant de le voir disparaître peu à peu de notre quotidien.

Il a été utilisé dans la peinture, les cosmétiques, pour les canalisations, les soudures de boîtes de conserve…

Vous vous souvenez peut-être, enfant, d’avoir joué avec des petits soldats de plomb.

En France, il a fallu attendre 1995 pour qu’il soit totalement interdit dans les canalisations !

Et il était encore massivement rejeté dans l’environnement, notamment par les gaz d’échappement des voitures, jusque dans les années 1970.

Heureusement, il est désormais proscrit des essences – d’où la dénomination « sans plomb » – et les rejets par l’industrie sont plus rares.

L’Union européenne a aussi interdit son utilisation dans de nombreux domaines (peinture, denrées alimentaires, jouets, équipements électroniques…).

Mais le problème, c’est que le plomb n’est pas dégradable. On le retrouve encore dans les sols, l’eau et les aliments que nous consommons tous les jours.

Ainsi, un Français moyen absorberait, via l’alimentation (notamment : fruits, pain, vin…), environ 2 mg de plomb par mois.

Croiser le fer avec le plomb

Heureusement, nos reins et notre foie sont capables d’évacuer une grande partie de ce produit toxique… à condition de recevoir un petit coup de pouce de la part du fer.

C’est ce qu’a récemment découvert une équipe de l’École polytechnique fédérale de Zurich. Parue dans la revue scientifique American Journal of Clinical Nutrition, l’étude a porté sur 450 enfants dont la quantité de fer dans le sang était relativement basse et qui, parce qu’ils vivaient à proximité d’une mine, avaient plus de risques d’être contaminés au plomb.

Pendant 6 semaines, la moitié des participants a reçu des biscuits enrichis en fer et l’autre des biscuits sans fer ajouté.

Et le résultat est plutôt surprenant : les enfants supplémentés en fer, contrairement au groupe témoin, ont réduit leur taux de plomb dans le sang de 4,3 à 2,9 microgrammes par décilitre !

Une protéine « myope » complice d’une tentative de meurtre

En fait, cette différence viendrait d’une petite protéine de transport qui a pour rôle de conduire les métaux de l’intestin vers notre sang.

Sauf que cette protéine n’est pas très physionomiste : elle est incapable de faire la différence entre le fer et le plomb. Elle transporte l’un et l’autre sans distinction.

Quand notre taux de fer est trop bas, la protéine augmente son activité pour absorber davantage de fer… mais aussi de plomb. Conséquence : elle élève le niveau de plomb dans le cerveau et dans le reste de notre corps[10].

Et voilà comment une protéine bien intentionnée devient, malgré elle, complice d’une véritable tentative d’empoisonnement !

À lire avant de vous supplémenter en fer

Les apports nutritionnels quotidiens conseillés sont de 8 mg de fer pour les hommes et les femmes ménopausées, de 18 mg pour les femmes non ménopausées, de 27 mg pour les femmes enceintes et entre 7 et 15 mg pour les enfants.

Pour les femmes non ménopausées et les enfants, il est donc conseillé de consommer régulièrement des aliments riches en fer, et en particulier de la viande rouge. Choisissez de préférence de la viande bio et locale.

Si vous souhaitez limiter votre consommation de viande, vous pouvez aussi consommer régulièrement des fruits de mer, fruits secs, lentilles, épinards ainsi que certaines épices (thym, cumin, curry, gingembre, cannelle, coriandre, poivre noir).

Notez aussi que la vitamine C (cassis, orange, citron, poivron, brocoli, persil) améliore l’absorption du fer par notre organisme.

Une supplémentation en fer est possible, mais attention : uniquement en cas de carence avérée, et toujours sous la surveillance de votre médecin. Car le fer, en excès, a un effet pro-oxydant et peut interagir avec des médicaments (dont certains antibiotiques, anti-inflammatoires et antiacides).

Amicalement,

Florent Cavaler

PS. Si vous voulez commenter mon article, vous pouvez me laisser un message en cliquant ici.





[1] Pierre-Jean Fabre, L’abregé des secrets chymiques, Pierre Billaine, 1636.

[2] RA Shih, H Hu, MG Weisskopf and BS Schwartz, Cumulative Lead Dose and Cognitive Function in Adults: A Review of Studies That Measured Both Blood Lead and Bone Lead, Environ Health Perspect. 2007 Mar; 115(3): 483–492.

[3] Vainio H, Lead and cancer — association or causation?, Scand J Work Environ Health 1997;23(1):1-4.

[4] Lustberg M et al, Blood lead levels and mortality, Arch Intern Med, 2002, 162 (21) : 2443

[5] Happiette L. (2010), Le saturnisme d’hier et d’aujourd’hui, Thèse d’exercice : Médecine : Paris VII/Diderot, 114 pages.

[6] Needleman HL et al, The long-term effects of exposure to low doses of lead in childhood. An 11-year follow-up report, N Engl J Med, 1990, 322 (2) : 83-8

[7] Wright, Dietrich, Ris, Hornung, Wessel, Lanphear, Ho, Rae, Association of Prenatal and Childhood Blood Lead Concentrations with Criminal Arrests in Early Adulthood, PLoS Medicine. 5 (5): e101 (2008-05-27).

[8] https://www.who.int/fr/news-room/fact-sheets/detail/lead-poisoning-and-health

[9] Canfield R.L & al, Intellectual Impairment in Children with Blood Lead Concentrations below 10 μg per Deciliter, N Engl J Med 2003.

[10] R. R. Bouhouch, S. El-Fadeli, M. Andersson, A. Aboussad, L. Chabaa, C. Zeder, M. Kippler, J. Baumgartner, A. Sedki, M. B. Zimmermann. Effects of wheat-flour biscuits fortified with iron and EDTA, alone and in combination, on blood lead concentration, iron status, and cognition in children: a double-blind randomized controlled trial. American Journal of Clinical Nutrition.

18 réponses à “Le « dieu » qui dévore le cerveau de vos enfants”

  1. Bartier Pascale dit :

    Suite à la lecture de votre article je constate une fois de plus que, comme tous les lettres et revues santé et infos médicales quand vous parlez d’excès de fer (ce dont on parle rarement..), vous ne parlez pas de l’Hémochromatose !!…voilà une maladie insidieuse dont on parle très rarement…pourquoi..? j’ai plusieurs membres de ma famille qui en sont atteints. Les complications de cette maladie peuvent amener la cirrhose du foie non alcoolique et le cancer du foie….il me semble qu’il serait judicieux de mieux la faire connaître….afin d’en faciliter le diagnostic; le seul traitement à ma connaissance étant de pratiquer régulièrement des saignées….afin d’éviter les complications qui peuvent être très graves….

  2. Vanessa dit :

    C’est passionnant,
    merci!

  3. Dr Colin Jean-Marie dit :

    Cet article est fort intéressant il aurait été juste de nommer la protéine mise en cause et peut-être d’ajouTer les pics de plombémie qui ont eu lieu lors de l’incendie de Notre D’Ame et sans doute celui de Rouen

  4. Robert dit :

    Votre article est très intéressant parce qu’il parle du sujet de base, le plomb, mais aussi de l’histoire. Si je comprends bien, le mot « plombier » vient du fait que le plomb était utilisé dans les canalisations ?

  5. Maflor dit :

    J’apprécie vraiment que vous donniez des vues d’ensemble d’un sujet avec les interactions entre les différents éléments. Nous sommes un tout.

  6. Claudine dit :

    Merci pour cet article ,mais je n ai pas compris où trouve t on ce plomb ? Plombage des dents , autres…..

  7. lionel2 dit :

    Bonjour.
    En France, chaque année, la chasse et le balltrap balancent + de 8000 tonnes de plomb dans la nature (tapez par exemple « plomb et Durance ») nos élus ne font rien pour empêcher cela car ils sont plus préoccupés par leurs réélections que par notre santé .

  8. Szara Janos dit :

    je suis un fan du plomb vive le plomb !
    L’avenir de georges duplomb est deja plombe !

  9. Szara Janos dit :

    vous avez oublie de mentionner les enfants qui se font plomber les dents, le plombier du village qui plombe votre lavabo, et certains qui suite a un jugement eclair se font plomber la cervelle !
    Il y a aussi les batteries au plomb dans les voitures et le plomb qui se trouve dans l’etain pour suder des composants sur un circuiy imprime.

  10. Lefebvre dit :

    Bonjour,
    sujet effectivement intéressant sur les dangers qu’occasionne le plomb. Dommage qu’aucune référence aux 8000 tonnes de plombs (c’est un minimum!) rejetés dans la Nature chaque année par la pratique cynégétique!
    Combien d’enfants vont manger du gibier plombé aux fêtes de fin d’année?
    Et toujours pas d’interdiction de la part de l’état!

  11. monello regina dit :

    Grand merci pour tous les conseils.bien précieux.je lis tous vos commentaires et prend même des notes pour ma santé car je suis sensible à faire les bons choix.Cdlt regina Monello

  12. Brigitte dit :

    Bonjour, quelle est cette protéine de transport ? Quel est son nom ? Est-elle naturellement présente dans l’organisme ? Sinon, je ne comprends rien à cet article.
    D’avance merci de me répondre.

  13. Francisco Chavarría dit :

    Les romains avaient pris l’habitude de mettre des sels de plomb dans le vin a fin de lui donner un goût un peu âpre, ce qui les rendais plus ou moins fous (souvenons-nous que les derniers empereurs romains n’avaient pas leur cerveau en très bon état). On a supposé que cette habitude aurait eu une grand influence sur la chute de l’empire romain.

  14. Josseline DOCQUIR dit :

    Bonjour,
    Très intéressant votre article. Mon bilan fait apparaître trop de plomb! Heureusement, jusqu’ici je n’ai pas d’envies meurtrières, mais qui sait? Sérieusement, quels sont les aliments éviter pour palier à ce problème? Pour l’élimination est-ce qu’on ne conseille pas aussi la vitamine E?
    Merci pour votre réponse.*Très cordialement.
    Josseline

  15. infophage dit :

    Oups ; pourriez vous changer mon nom pour une pseudo , genre infophage par exemple ??

  16. infophage dit :

    Merci pour cet excellent article , clair et …prudent ! Nous manquons tous d’informations nutritionnelles dans ce monde d’avidité commerciale . Nous sommes tous plus ou moins dupes des informations , même parfois sous couvert d’innocence ( je pense aux infos qui révèlent une marque commerciale évidemment ) .
    Une précision à ce propos : que penser de la vitamine C dite « liposomale  » ??

  17. marie france dit :

    Merci !!! Tres interessant en tout point

  18. Danielle dit :

    Merci. Vraiment clair, bien expliqué.

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